Tour du vieux Chaillol

    △ Ecrins, Hautes-Alpes - france

Lundi 20 au vendredi 25 août 2018

Fiche technique

     Le Sud commence à Corps. Aux confins de l’Isère, lorsque notre chemin longe le lac du Sautet, la lumière devient plus pâle, le ciel d’un bleu plus dense, les cigales font entendre au loin leurs cymbales, les douces effluves de lavande remontent le cours de la Durance. Ici débute notre aventure, notre plongée dans ces Alpes latines qui vont nous accompagner pendant cinq jours

Comme le dit si bien Henri Pelletier (l’Alpe, n°81, la Grande Tablée), « on ne passe pas dans les Hautes-Alpes, on y va, on y pénètre. » On s’y invite, on ne les découvre jamais par hasard tant l’accès n’est évident. On vient découvrir ses vallées, s’y perdre pour mieux se retrouver. Arpenter ses chemins creux et ses pentes abruptes, ses vallons si préserver, comme hors du temps.

On change d’horizon. Là commence les Alpes arides. On passe de la civilisation du bovin à celle de l’ovin. Fini les pentes verdoyantes, place à un milieu plus ingrat, qui ne révèle le meilleur de lui même qu’après un dur labeur de mise en valeur. Le pays de la transhumance qui chaque printemps marque la fin de l’hiver, comme une senteur halée remontant de la Méditerranée.

Rencontre avec l’autre versant des Ecrins, celui avec un accent.

Les Paris (920 m) 
J 1 / Lundi 20 août 2018
 Refuge du Clot (1397 m)

Valgaudemar, la plus himalayenne des vallées alpines pour Lionel Terray. Voilà le programme du jour. 24 kilomètres entre Saint-Jacques, à l’entrée de la vallée, et le refuge Xavier Blanc au delà de la Chapelle.

Un long ruban de terre qui s’étire tout au long de la Séveraise, bouillonnante et vivifiante. Certains pourraient croire que cette étape relativement plate serait monotone. Rien n’en faut. Le parcours est rieur et l’Olan veille en sentinelle céleste sur les hameaux champêtres aux chapelles centenaires.

C’est de l’une d’entre elles que débute notre périple. La bien nommée Notre-Dame des Paris. Le nom ne s’invente pas. Pour l’élégance architecturale, la comparaison tourne court.

Les kilomètres défilent en sous-bois avec le canal des Herbeys en compagnon matinal. En bordures de ces sentes champêtres, pullulent bolets et autres cèpes. Dommage que le réchaud soit resté à la maison. Pour l’omelette, on repassera !

Le Séchier, la Chaup, l’Ubac, Villar-Loubière, les villages s’enchaînent comme les perles d’un chapelet. Maison aux pierres rutilantes, four à pain délicatement restauré, la vallée restée très préservée, très proche du monde de la terre, sait dévoiler son charme brut aux randonneurs qui arpentent les anciens chemins de transhumance au rythme lent du pas millénaire d’Abraham.

 

Une brève, mais bienvenue montée, nous mène au Rif du Sap avant de basculer doucement vers la belle bâtisse en pierre du refuge du Clot où nous attendent bières et oreilles d’âne aux épinards sauvages. L’aventure est au coin de la rue comme l’annonce fièrement le titre d’un célèbre film de 1944 avec Denise Grey, pour nous elle est au rendez-vous au détour d’un chemin. 

Refuge du Clot (1397 m) 
2 / Mardi 21 août 2018
 Refuge du Pré de la Chaumette (1810 m)

Mardi, tout est permis. C’est la journée des superlatifs, celle où la montagne nous donne toujours plus. La veille, elle nous a compté une histoire faite de hameaux et de pierres patinées par le temps. Aujourd’hui, elle se fait plus spectaculaire, plus minérale, plus ensauvagée.

Il ne nous faut que quelques minutes après avoir quitté le refuge Xavier Blanc pour pénétrer dans le Parc National des Ecrins. La pénombre règne encore sur les lieux, pourtant au loin, les sommets s’allument un à un. Le glacier des Rouies s’embrase. La nuit a fini par perdre la partie. Le soleil fait ressortir toutes les rugosités, les interstices de la glace et de la roche. Avec l’aurore, l’homme, se plait à croire à une vue de lynx. Pourtant, pauvre binoclard que je suis la tromperie n’est que passagère. Rapidement, mon destin me rattrape. Qu’importe, j’aurai profité quelques instants, même si fugaces, de la puissance de cette lumière crépusculaire, rasante.

Refuge de Vallonpierre (2262 m)

Refuge de Vallonpierre (2262 m)

Nous remontons avec allégresse le vallon de la Surette, profitant de la fraicheur matinale du torrent. Puis, enfin le seigneur des lieux apparait : le Sirac. 3400 m de roc, puissant, massif, brutal. Âme sensible s’abstenir. Le Sirac est une course d’alpinisme pour les initiés qui s’entreprend depuis le refuge de Vallonpierre. Cela tombe bien, il s’agit de notre prochaine destination. En attendant, nous profitons de la vue.

Nous laissons à notre gauche le sentier menant au refuge de Chabournéou (1998 m) et entreprenons une longue et abrupte montée de près de 1000 m jusqu’au lac de Vallonpierre. A notre arrivée, quelle magnificence. Une composition parfaite de peintre. Un vert tendre entour une belle pièce d’eau où se reflètent la belle bâtisse en pierre du refuge et la silhouette trapue des Rouies, sous une douce lumière orangée. Le jardin d’Eden n’existe peut-être pas, mais il semble qu’ici on s’en approche. Quel bonheur d’être en montagne ! Cela peut paraître naïf de dire cela, mais c’est dans ces moments là que cette simple phrase prend tout son sens. On touche l’éther du ciel…

 

Après une pause roborative et contemplative, nous reprenons notre chemin en direction du col de Vallonpierre (2607 m). En quittant le refuge, nous croisons deux galopins qui s’amusent à attraper grenouilles et crapauds pour les déposer dans une piscine pour enfants en plastiques. Les batraciens à peine arrivés, n’ont de cesse de bondir pour fuir leurs triste sort de captifs, entraînant des cris stridents des bambins.

 

La montée est régulière et nous atteignons rapidement le passeur de vallées afin de nous engager dans une folle chevauchée en montagnes russes sous les augures du Sirac. Nous enchaînons ainsi deux autres cols, Gouiran (2597 m) et la Valette (2668 m) avant de plonger par le vallon du même nom vers notre hébergement du jour.

 

En descendant de notre troisième col de la journée, une vague noire et monstrueuse, pétrifiante dans ses flancs de pierre la contraignant, déferle sur le paysage jusqu’à totalement l’engloutir. Le ciel finit par se crever et c’est sous une pluie d’orage que nous atteignons le refuge du Pré de la Chaumette. L’abri est rustique et le patron très à cheval sur les principes. Il faut dire qu’avec la capacité importante des lieux, un minimum d’organisation s’impose pour permettre à chacun de pouvoir prendre une douche et ranger ses affaires sans transformer les dortoirs en allée d’un souk marocain.

En début de soirée, l’hélicoptère du PGHM de Briançon vient chercher un jeune scout qui c’est blessé sérieusement à un genoux quelques heures auparavant, faisant ainsi étalage en pleine nuit, de tout leur savoir faire. En quelques minutes seulement l’accidenté est emporté par la voie  des airs après une courte dépose dans la prairie faisant face au refuge.

Le Sirac

Refuge du Pré de la Chaumette (1810 m)
J 3 / Mercredi 22 août 2018
 Refuge du Tourond (1712 m)

Journée de transition aujourd’hui pour nous rendre au refuge du Tourond. 14 kilomètres pour descendre la vallée de Champoléon en longeant le Drac blanc. Une randonnée des hameaux et des forêts.

La première partie du parcours en partant du Pré de la Chaumette, se fait en balcon avant de rencontrer un vaste pierrier parfois tourmenté par les affres de l’hiver.

Au pont de l’Isola, nous devons réviser nos plans initiaux. En effet, des orages violents fin juillet ont rendu dangereux la traversée en rive gauche. Nous alternons donc passages dans le lit de la rivière et bitume ignominieux. Les premières maisons apparaissent, retour à la civilisation mais toujours pas de réseau. Nous nous imprégnons de cette France hors du temps, mais avec tellement de charme. J’essaye de contacter ma femme, restée à Chambéry, par SMS en vain. Le signal affiche péniblement une barre. Game over...

 

La chaleur se fait de plus en plus étouffante. On se croirait sous les tropiques. Moite, collante. Pourtant, il faut continuer à avancer avec la même intensité. Les prévisions météo pour l’après-midi ne sont pas bonnes, pluie et orage. Il vaut mieux se mettre à l’abri avant l’averse, d’autant que la journée de demain sera particulièrement chargée avec l’ascension du Vieux Chaillol et la redescente jusqu’à Chaillol.

Les chiffres défilent rapidement sur l’altimètre. Le groupe, homogène, tient un bon rythme. Le chemin en balcon au dessus du torrent du Tourond depuis les Frémons, nous mène à travers la hêtraie tranquillement jusqu’au refuge. Malgré l’aspect débonnaire du sentier, nous arrivons en sueur, écarlate du fait de l’atmosphère irrespirable.

Des drapeaux de prière multicolores nous accueillent en virevoltant autour de leur chorten. Notre abris nocturne est plein de charme et les gardiens pittoresques, aux allures de corsaire et à l’humour très anglais.

 

L’après-midi se passe tranquillement entre quelques bières de la brasserie locale d’Ancelle, récits de nos différentes aventures respectives en montagne et lecture de la BD autobiographique de Rochette, Ailefroide 3954 m.

Dehors, les prévisions se sont révélées véridiques, Écrins, chagrins...

Refuge du Pré de la Chaumette

Refuge du Pré de la Chaumette

Jeu de lumière

Jeu de lumière

Le Drac

Le Drac

Refuge du Tourond

Refuge du Tourond

Refuge du Pré de la Chaumette (1810 m)
J 3 / Mercredi 22 août 2018
 Refuge du Tourond (1712 m)
Refuge du Tourond (1712 m)
J 4 / Jeudi 23 août 2018
 Les Marrons (1428 m)

Vieux Chaillol (3163 m)

Le Vieux Chaillol (3163 m)

La vrai richesse c’est de donner le bonheur, de procurer l’émerveillement. »

Gaston REBUFFAT

Départ à l’aube pour l’étape reine. Nous remontons sur l’envers du refuge jusqu’à une petite cascade. L’air est pure, limpide, cristallin. Le cirque dominant la cascade de la Pisse se teinte progressivement de vermeille, puis de cette douce lumière orangée des premières lueurs de l’aube. Instant contemplatif… C’est pour ces moments là que l’on vient en montagne.

Le sentier chemine en balcon puis pénètre en sous-bois. Rapidement les myrtilliers et autres rhododendrons prennent le dessus. Quel dommage que l’étape soit si longue... Nous aurions bien retrouvé nos instincts primitifs de chasseur-cueilleurs pour nous délecter de baies à profusion. On imagine aisément l’ourse Melba assise au milieu du champ !

L’imagination divague, effet de la chaleur qui commence à monter ou de l’air pure qui attaque nos cerveaux d’urbains, survitaminés aux gaz d’échappement et aux perturbateurs endocriniens ?

Après la terre des ours, nous voilà dans le royaume des moutons. Nous trouvons le berger au saut du lit, alors qu’il se prépare pour sa longue et éprouvante journée dans sa petite cabane en bois aménagée très certainement par le Parc National des Écrins. Belvédère vers l’immensité, citadelle défiant le vide et le monde englué dans ses turpitudes.

Les ovins sont encore parqués et les patous encore loin de nos mollets... On ne s’attarde alors guère, poursuivant notre lente mais inexorable ascension vers le col de Côte Longue (2679 m) sous les bons auspices du Vieux Chaillol qui marque le paysage de son imposante silhouette.

Un dernier « coup de cul » au milieu des éboulis, comme aime à appeler une montée un peu sèche, les gens de l’Alpe et nous voilà au col. Paysage lunaire, d’une sauvagerie puissante. Face à nous le Devoluy dominé par les tours de pierre du Grand Ferrand et de l’Obiou, puis le mont Aiguille au galbe si aisément reconnaissable marquant la porte Sud du Vercors. Après une pause bien méritée, nous poursuivons en direction du col de Riou Beyrou. A l’approche des lieux, des aménagements nous interpellent. Ici un mur de pierre parfaitement maçonné. Ici de vastes dalles parfaitement alignées. Il s’agit de vestiges du canal de Malcros « serpent ininterrompu de plusieurs dizaines de kilomètres, où alternaient rigoles, tunnels, chutes naturelles et bassins » comme le décrive si bien les amis de l’association oeuvrant à sa restauration. Aujourd’hui, subsiste de nombreux ouvrages en plus ou moins bon état.  La cabane des Parisiens est l’un des vestiges de ce temps aujourd’hui révolu où l’eau du glacier de Malcros, aujourd’hui victime du réchauffement climatique, était captée afin d’irriguer la vallée de Chaillol quelques kilomètres en aval. Cet abri de pierres bien jointoyées constituait à l’origine une cabane de chantier pour les ouvriers travaillant à la construction du canal de Malcros.

On entre ensuite dans un domaine plus sévère, minéral, qui nécessite d’avoir l’habitude d’évoluer en haute montagne. Les cairns se suivent et se démultiplient à l’infini. La trace pourtant évidante se perd en conjonctures diverses et variées. Il faut parfois s’aider des mains pour progresser dans un océan de scories. Nulle difficulté cependant que cette pente qui s’élève et se redresse.

Après vingt minutes, le sommet est en vue. Dominé par un vaste cairn sommital. Un dernier effort et le dernier grand sommet au sud du massif des Ecrins est à nos pieds. Pour le panorama, quelques fenêtres éparses lorsque d’épais nuages daignent se crever, laissent à voir de-ci, delà un glacier, une tourelle de pierre, l’Olan, le Sirac, pour la Barre, on repassera. Un léger sentiment de frustration nous envahi. Tant d’efforts, de kilomètres parcourus autour du géant pour ne pas bénéficier d’un grand spectacle, d’un feu d’artifice grandiose… Malgré tout, l’aventure méritait d’être vécue, rien que pour les belles rencontres humaines.

 

Nous reprenons notre bâton de pérégrination en direction du fond de la vallée. Nouvelle halte à la cabane de parisiens puis au col de Côte Longue. Quand soudain.

Vol nuptial au dessus du Vieux Chaillol. Ce n’est pas le nom d’un film mais le cinéma que nous donne à voir un couple d’aigles royaux au dessus de nos têtes. Un moment unique.

Il est déjà temps de quitter les lieux pour rejoindre le col de la Pisse qui doit nous permettre de basculer en direction de Chaillol. Au loin, les cumulus s’accumulent. Il faut faire vite.

Trop tard, Noé ne sera pas sauvé des eauxLe déluge s’abat sur nous.

L’eau ruisselle le long du sentier en lacets, le transformant en torrent. On tente tant bien que mal de se protéger de la fureur des éléments grâce à nos vêtements de pluie. Malheureusement, nous revient alors en mémoire le célèbre sketch de Dany Boon consacré au K-way. Mouillé à l’extérieur, mouillé à l’intérieur. La température à beau avoir baissé, on étouffe tout de même sous ces couches de plastiques. Il faut prendre son mal en patience.

 

Après le désert des Tatars, le Champsaur se donne des faux airs de forêt vierge. Plantes et fleurs luxuriantes nous accompagnent avant de céder leur place aux baies à foison. Myrtilles, framboises et mûres... ont ne sait ou donner de la tête. Un vrai pays de cocagne.

Après avoir fait connaissance avec le canal de Malcros la veille, nous poursuivons notre découverte de cet équipement en longeant une longue partie de son itinéraire. Nous quittons au petit matin le gite le Chamois des Marrons (commune de St-Michel-de-Chaillol), où nous avons particulièrement été bien accueillis, pour rejoindre la station du Champsaur à 1600 mètres d’altitude. Le lieu est désert, tranquille, apaisant. Pourtant, une certaine impression de ville fantôme s’en dégage. La déprise démographique de certaines parties des Alpes n’est pas un vain mot.

A la sortie de Chaillol, une petite troupe de marmottes peu farouches garde l’entrée du sentier menant aux vestiges du canal

de Malcros.

Notre-Dame-des-Paris

Les Marons (1428 m)
J 5 / Vendredi 25 août 2018
 Les Parris (920 m)

Nous nous attardons quelques instants sur ce bel ouvrage de génie civil, puis nous reprenons notre route d’abord en balcon au dessus de la vaste et ouverte vallée du Champsaur avec en toile de fond la ville de Gap, puis en forêt jusqu’à retrouver le hameau des Paris. Une étape une nouvelle fois très différente des autres. Un cheminement méditatif, une vagabonderie champêtre en somme, après une danse sur la croupe des géants.