Pointe Percée (2750 m)

    △ Aravis, Haute-Savoie - france

- par la face Ouest / voie normale -

Dimanche 15 octobre 2017

Fiche technique

  L  'c(t)ime pour soi !

     Pendant que certains enchaînent en 37 heures la traversée intégrale de la chaîne des Aravis (cf exploit de Paul Bonhomme, le 5/6 octobre 2017)

,d'autres réalisent un vieux rêve : le toit des Aravis, la Pointe Percée. Emblème des Aravis, ce sommet impose sa silhouette cervinesque de calcaire sur l’horizon des Alpes. On la cherche, on la devine de loin, tel le phare guidant le montagnard averti.

Sa tour blanche dressée vers le ciel a longtemps dissuadé les alpinistes de la gravir. Déclarée inaccessible par de Saussure, elle fut tout de même gravie pour la première fois en 1865, soit près d’un siècle après le mont-Blanc, par un de ses compatriotes Louis Maquelin et deux de ses amis.

    Il est des sommets qui font grandir l’âme et l’estime de soi. La pointe Percée est assurément l’un d’eux. En effet, lorsque Lucile arrive en ce beau dimanche au pied de la face Ouest, elle semble dubitative, inquiète. « Jamais je n’arriverai à gravir cette cime. »  Trop pudique, elle n’ose avouer sa peur, elle qui surmonte pas à pas depuis plusieurs années une appréhension du vide. En montagne, on devient taiseux. Combien d’alpinistes, de montagnards osent avouer leurs peurs, leurs craintes même après coup ? Il y a une forme d’omertà intérieure.

J’ai beau la rassurer lorsque je lui présente l’idée de réaliser cette montagne totem quelques jours auparavant, le doute est là, tapi au plus profond de l’être, prêt à surgir de l’ombre au moment le plus délicat. Face au vide.

Malgré tout la proposition lui est pour le moins séduisante. Elle ne connaît que trop cette cime pour l’avoir contemplé moult et moult fois depuis Sallanches, mon berceau familial, dont elle constitue le point culminant.

J’oublie l’envie folle qui s’empare de moi, de réaliser son ascension en boucle par les cheminées de Sallanches et me concentre sur la voie normale, immense face rocheuse, dolomitique, dominant la combe des Verts.

 

    Notre épopée « aravissante » sera sous forme d’un quatuor. Il y a Greg’, notre ami et génie de l’informatique, Manu’, doctor Rigolo et nous deux. Pierre-Antoine, initialement de la partie, doit renoncer au petit matin, fiévreux.

    Nous voilà donc en route pour le col des Annes (1721m) au fond de la vallée du Bouchet, sur les hauteurs du Grand Bornand. Cela fleure bon la montagne vivante. Celle que nous aimons tant, faite de troupeaux de vaches aux yeux doux que l’on entend avant de voir, de chalets de bois centenaires se lovant au creux du vallon, d’alpages mordorés dominés par les citadelles de pierre... La patrie du reblochon sait afficher ses atouts sans pudeur, préservée et à la fois pleinement dans son temps. Jusqu’à quand les irréductibles Bornandins parviendront-ils à préserver cette harmonie ancestrale face à la pression toujours grandissante de l’ogre touristique qui transforme chaque mètre carré, chaque mazot en disneyland pour homme d’affaires cherchant le beau pour placer son argent et ne laissant derrière lui que des champs de pierres.

    C’est le coeur plein d’allégresse, dans l’un de ces matins qui chantent, que nous partons en direction du refuge de Gramusset. Rapidement la bâtisse apparaît au détour d’un virage alors que nous venons de passer la Pointe des Delevrets (1966 m).

Alors que nous progressons rapidement, le paysage change. Nous traversons trois mondes en un seul jour. Le premier, très bucolique, est verdoyant et chamarré des couleurs d’or de l’automne. Le second est le règne de la pierre, minéral, brut, dur. Dominé par les curieux lapiaz sculptés par les mains du temps et de l’eau. La roche calcaire est ici magnifiée dans un entrelacs de failles et de gouffres laissant des sillons noirs sur l’uniformité immaculée du rocher.

Au milieu de cette mer figée, telle une l’île, le refuge de la Pointe Percée (2164 m) émerge, rassurant le promeneur égaré ou essoufflé qui tente de reprendre sa respiration. La cabane a pris ses quartiers d’hiver depuis quelques jours et la foule nombreuse gravitant autour fait illusion, les premiers frimas sont proches et dans quelques semaines, Jack Frost aura jeté son châle blanc duveteux sur Dame Nature transit.

Mais le troisième monde se profile déjà, celui du Bonhomme de Sept heures des contes pour enfants. On quitte un paysage blanc et lumineux pour un autre, tout aussi minéral mais sombre et froid. A partir de là, on est plus tout à fait dans de la randonnée mais pas encore totalement dans celui de l’alpinisme. C’est en fait une excellente initiation à un terrain réellement alpin, là où la fleur se fait rocaille, la touffe d’herbe discrète et l’arbuste rabougri sous les coups de boutoirs du vent et du froid.

    Nous nous dirigeons vers la combe située à l’aplomb du sommet et parvenons au centre d’un vaste pierrier qu’il nous faut remonter. Les choses sérieuses débutent alors. Quelques ressauts rocheux à surmonter avec attention, dalles patinées par une fréquentation intense, vires à chamois... l’itinéraire se veut ludique zébrant de part et d’autre la face Ouest de ce géant. Au détour d’une encoignure, nous croisons l’un de mes anciens collègues. Dom est venu avec son fils, profiter de la magie des lieux sous ce ciel d’azur. Nous échangeons quelques instants et reprenons notre progression.

    La paroi se redresse alors de plus en plus à mesure que nous nous approchons de la vire faîtière. Le démon du vide, attendant son heure derrière les rochers, se fait alors plus persistant. D’un commun accord avec Lucile, nous décidons de nous encorder. Bien nous en pris, car bien que jamais difficile en terme d’escalade, le cheminement nécessite de mettre les mains de manière constante et les derniers mètres s’effectuent sur une crête aérienne et parfois exposée.

 

La récompense suprême s’offre alors à Lucile après tant d’appréhension et d’angoisse. Elle a vaincu bien plus que le sommet, sa peur. Le dépassement de soi au prix d’un retour sur soi même. Là-haut, tout à plus de saveurs. L’air à le goût de miel, le regard se délecte de ce nectar divin. A nos pieds toute la chaîne des Aravis et le bassin de Sallanches. Tout autour de nous les Alpes sur un plateau. Je repère même au loin le Weisshorn et le Bishorn, théâtre de ma première ascension à plus de 4000m il y a de cela quelques années.

 

Nous couchons quelques lignes pour relater cette belle histoire, sur le papier du livre d’or protégé religieusement dans un tabernacle juché sur la grande croix en mélèze, érigée en 1996 en mémoire des moines assassinés de Tibéhrine.

 

« La force spirituelle tire d’elle-même plus qu’elle ne contient. » Henri Bergson.

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